1.png— La vie est trop courte. Selon une estimation de 2014, un utilisateur moyen de Facebook a consacré 17 minutes par jour au réseau. Inscrit depuis juin 2008, cela fait que j’y aurai passé environ (7,5 ans x 365,25 jours x 17 minutes), soit plus de 776 heures, c’est à dire 22 semaines (5 mois !) de travail à temps plein. Pour certaines personnes, 5 mois de travail c’est le temps nécessaire pour construire une maison, participer à une mission humanitaire ou apprendre une langue étrangère. Pour moi, c’est celui que j’aurais pu consacrer à écrire un livre. Pire : si j’en crois le calcul rapporté par Zuckerberg himself en juin 2015, les gens passent désormais 46 minutes par jour à lui faire gagner beaucoup d’argent.

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(Source)

2.png— Nous étions acteurs du web, nous en sommes devenus les téléspectateurs passifs. Avant Facebook, j’avais un blog (dont les ruines ont été rapatriées ici-même, sur le site que vous êtes en train de consulter). C’était une activité de loisir, au sens propre : j’étais actif et je m’efforçais d’écrire de mon mieux. Je lisais aussi les blogs de plein de potes, on ne se “likait” pas mais on postait des commentaires les uns chez les autres, ça ne coûtait rien à personne (en dehors d’une modique somme annuelle pour l’hébergement et le nom de domaine), personne n’en profitait pour exploiter nos données personnelles les plus intimes, personne ne se faisait de fric sur notre dos, personne ne faisait main basse sur la propriété intellectuelle de nos créations. Mieux : on pouvait se permettre de poster des billets longs ou exigeants, sans se croire obligés d’y ajouter la photo indispensable pour être visible sur les sacro-saints réseaux sociaux. Surtout, on avait la possibilité de débattre vraiment.

Lorsque je m’abonnais au fil RSS d’un copain, mon agrégateur m’indiquait tous ses posts, pas ceux qu’un algorithme avait choisis pour moi au nom de la rentabilité et de l’efficacité. Internet était un gigantesque espace de liberté et j’avais la sensation de vivre cette liberté à fond. Et puis c’était un lieu d’ouverture infinie, aussi : je lisais les blogs de personnes passionnées par le droit, par la politique, par le tricot, par l’informatique, par le combat féministe, par l’actualité, par la culture geek, par l’histoire des luttes LGBT… Jamais, jusque là, je n’avais eu l’opportunité d’échanger avec autant de gens différents, ni donc de réfléchir à des enjeux inédits pour moi.

C’est alors que Facebook est arrivé. C’était plus facile et plus rapide d’y écrire et d’y lire, moins exigeant. Plus confortable, moins confrontant. Alors, au fil des années, je me suis glissé dans cet entre-soi douillet où il n’y a pas de véritable débat, seulement des gens (moi le premier) qui vocifèrent dans le vide des opinions auxquelles leurs amis adhéraient déjà. Sur mon blog, lorsque je commentais l’actualité, j’essayais de nourrir une réflexion. Sur Facebook, je me contente de cliquer sur “partager”. Nous étions actifs, nous sommes devenus passifs. Nous étions libres et acteurs de nos vies numériques, nous sommes désormais les téléspectateurs flapis d’un site qui nous aliène.

3.png— Facebook me rend fainéant en amitié. J’adore envoyer et recevoir (et fabriquer, aussi, avec de la colle et des ciseaux) de vraies cartes postales en carton. D’ailleurs, les murs de mes toilettes sont couverts de celles que mes potes m’ont envoyées. Mais si je les observe attentivement, ces murs, je réalise que ça fait des années que les seules personnes avec qui j’ai échangé des cartes sont celles de mon entourage qui n’ont pas de compte Facebook. Quant à la dernière fois que j’ai pris une heure pour bricoler une carte en collage, c’était il y a deux ans, pour l’anniversaire d’une amie — elle aussi absente du réseau. Par ailleurs, je n’aime pas trop le téléphone, mais j’adore les sms ou les mails “pour rien”, ceux qui disent simplement “je pense à toi”. Sauf que pour ça aussi, Facebook me rend feignant. Et lorsque, autrefois, un(e) ami(e) habitant loin traversait un moment difficile ou fêtait une bonne nouvelle, je décrochais mon téléphone. Maintenant, je like son statut ou je poste un bref message sur son mur. C’est magique : plus la peine de faire l’effort de se rappeler l’anniversaire de nos proches, Facebook s’en charge ! Le réseau était censé nous permettre de garder le contact entre amis et pour ça, pas de souci, il le fait ; grâce à lui, je n’ai pas besoin d’appeler Boris à Paris ou d’écrire à Julie à Montréal pour prendre de leurs nouvelles, puisque je les vois sur mon journal… Le problème, c’est qu’il nous incite à pasteuriser notre vie affective et sociale, en nous satisfaisant des vagues interactions superficielles qui s’y produisent. C’est fade.

4.png— Contrairement aux blogs, listes de discussions, forums, etc., Facebook n’a strictement rien changé à ma vie intellectuelle et sociale. Je suis suffisamment vieux pour me rappeler comment on vivait avant le web et pour prendre la mesure du bouleversement majeur qui a eu lieu dans mon existence à partir de 1998. Internet m’a ouvert des millions de portes ; grâce à lui, j’ai pu commencer à envisager d’étancher ma soif de savoir, de réflexion et de rencontres. Et je suis bien plus riche de tout cela que je ne l’aurais été si j’avais vécu au début du vingtième siècle. Mon blog, les listes de discussion et les forums auxquels j’ai été abonné m’ont apporté beaucoup plus que des interlocuteurs : des copains, des amis, une histoire d’amour aussi. Même Twitter m’a offert des rencontres “IRL”. Seul Facebook n’a en rien bouleversé ma vie : il ne m’a ni éloigné, ni rapproché de mes “amis” ; les vagues copains que j’avais avant dans la vie sont désormais des vagues copains de Facebook ; les inconnus y sont toujours des inconnus. Et les gens dont je me dis “tiens, Un(e)tel(le) écrit des choses qui résonnent en moi, ce serait chouette qu’on boive un coup IRL” restent des connaissances virtuelles. C’est peut-être moi qui me débrouille comme un manche, mais la proximité illusoire entretenue par le réseau fait que chacun reste sagement cantonné derrière son écran. C’est plat.

5.png— Je ne supporte plus la quantité de merdes qui défilent sous mes yeux. C’est mon drame : filez-moi une information sans intérêt à mâchonner et je m’en rappellerai probablement toute ma vie. Par exemple, au tournant des années 1970-80, le responsable de la rubrique “Le saviez-vous” du Journal de Mickey écrivit un jour que “OK” étaient les initiales du type qui signait les autorisation de décharger les navires, à la capitainerie du port de New York, et que c’est de là que viendrait l’expression anglo-saxonne (dont l’origine est en réalité inconnue). Alors, bêtement, j’ai cru (et propagé) ce hoax pendant les trente piges qui ont suivi. Or, Facebook est de loin la plus gigantesque chambre d’écho de toutes les merdes qui circulent sur internet. Déjà, je ne peux plus supporter les “citations”, “conseils en développement personnel” et autre philosophie pour arriérés congénitaux que les gens s’y partagent à qui mieux-mieux (prenez une belle photo piquée sur le web, ajoutez-y une phrase d’une platitude abyssale dans une police de caractères immonde, parsemez de fautes d’orthographe bien senties, et hop : clic ! clic ! De “like” en “partage”, votre création fera le tour du réseau !) Mais il y a mille fois pire : ces hoaxes orchestrés par des gens très cyniques, soit à des fins infiniment lucratives (coucou, sante-nutrition.org et tous les faux sites d’informations avec des “articles” bidonnés aux titres à rallonge), soit à des fins idéologiques (coucou, les sites complotistes, antisémites, racistes, homophobes, et j’en passe). Cette maladie collective est malheureusement arrivée à un stade si avancé que les médecins ont décidé d’arrêter le traitement : les raisons pour lesquelles la responsable de la désintox au Washington Post a mis fin à sa chronique sont un brin déprimantes. Et moi, qui me suis formé dans la presse quotidienne à l’époque (lointaine) où la déontologie et la hiérarchie de l’info existaient encore, moi qui anime aujourd’hui des ateliers d’éducation aux écrans et de lecture critique média dans un lycée, moi qui me targue orgueilleusement de savoir reconnaître le bon grain de l’ivraie numérique, je me suis laissé piéger comme un bleu, pas plus tard qu’il y a quinze jours : au cours d’un débat sur la Syrie avec un copain, j’ai avancé un argument qui n’était en réalité qu’un hoax merdique que j’avais vu passer sur Facebook. C’est peu dire que ça m’agace.

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Facebook nous transforme en juges. Et en pillards de la propriété intellectuelle, aussi : j’ai eu beau chercher, impossible de retracer la source de cette image qu’on retrouve sur des sites du monde entier. Mais comme l’auteur a visiblement pompé le style des débuts de Manu Larcenet, il n’a peut-être que ce qu’il mérite…

6.png— Tout ça, c’est la faute d’Orwell. Je me souviens du mélange d’effarement, de fascination et d’émerveillement que la lecture du 1984 d’Orwell avait provoqués en moi. C’était en 1984, justement. J’avais douze ans et demi, je venais de dévorer le livre en un week-end et Eurythmics cartonnait avec un extrait de la bande originale du film.

Pourtant, Orwell s’est gouré : si nous sommes effectivement devenus des pions décérébrés, happés par des écrans allumés du matin au soir, observés dans nos moindres faits et gestes par des Big Brothers avides, ce n’est ni sous la contrainte, ni à des fins strictement politiciennes. Big Brother ne nous contrôle pas pour le pouvoir, mais pour l’argent. Et il connaît sur nous bien plus de détails qu’aucun romancier d’anticipation n’aurait pu l’imaginer. Google et Facebook savent qui nous sommes, où nous allons, qui nous rencontrons, pour qui nous votons, avec qui nous couchons, ce que nous achetons, à quoi nous rêvons… Nous sommes non seulement les objets de cette surveillance implacable, mais aussi son instrument enthousiaste : c’est nous qui acceptons les cookies, nous qui allumons le GPS de nos smartphones, nous qui “likons” des pages qui en disent plus long sur nous que nous-mêmes. Vous ne me croyez pas ? Faites l’expérience, vous verrez.

Too too loo too boo boo, too too loo too boo boo…

7.png— Ah, pis c’est un peu la faute de Lennon, aussi. J’aurais pu mettre en avant plein d’autres raisons : la façon malsaine dont les réseaux sociaux nous transforment à la fois en voyeurs et en exhibitionnistes ; l’incroyable vacuité de certaines publications (d’ailleurs, Machin, faut que je t’avoue un truc : je me fous complètement de savoir ce que tu as bouffé à midi et ce que tu vas regarder à la télé ce soir) ; cette propension qu’ont les utilisateurs à se transformer en juges d’assises vis à vis de leurs “amis” ; ou encore ces images déprimantes de gens attablés au bistrot ou au resto et qui ne se parlent pas parce qu’ils sont rivés à leur smartphone, par exemple. Mais je finirai plutôt sur cet extrait d’une chanson de Lennon qui m’émerveille, parce que moi aussi, je peux partager des citations pourries sur les internets : Life’s what happens to you while you’re busy making other plans — en normand : “la vie, c’est ce qui t’arrive pendant que t’es occupé à bouiner aut’chose” ; John Lennon, Beautiful Boy (Darling Boy).

Allez, je vous laisse, j’ai plein de trucs à bouiner.


Happy Xmas (War Is Over) - John Lennon par CarrollMcguire
“Beautiful Boy”, c’était la face B de ça. Mais je vous mets plutôt la face A parce que je suis taquin et parce que c’est de saison…