L’élégance des gens qui ne croisent votre chemin que l’espace de quelques secondes, mais que pourtant vous n’oublierez plus jamais… J’ai déjà évoqué ici Franck, le sans-abri de la rue Feydeau, l’équipière du Quick de Rouen ou le serveur attentif, par exemple. Sauf qu’eux, j’ai au moins croisé leur regard, vu l’expression de leur visage, senti la chaleur de leur sourire. Alors que, de la femme au téléphone, je ne sais strictement rien.

C’était l’automne, il y a une quinzaine de mois. Minuit avait sonné au clocher tout proche, et moi, je m’affalais sur mon lit, crépitant d’émotions imprévues. Je venais de traverser la ville pour rentrer chez moi, la peau parfumée d’une peau presque encore inconnue. J’étais comme un boxeur sous le choc, quand le public est parti et que les lumières s’éteignent progressivement sur le ring : un peu assommé, ployant sous la fatigue qui remonte sans crier gare, mais le corps bien en vie, entre la surprise et la joie. Sur mon chemin, j’avais envoyé un sms assez long ; je me demandais si mon téléphone allait afficher une réponse, mais il a préféré sonner. Numéro inconnu.

— Allô ?

C’était une voix de femme :

— Bonsoir Monsieur. Vous venez d’envoyer un texto à mon fils.
— Pardon ?!
— Vous venez bien d’écrire un sms ?
— Oui, mais…
— Donc, je voulais vous dire que vous avez fait une erreur de numéro, et que votre message est arrivé sur le téléphone de mon enfant.
— Oh… Pardon. Je suis désolé. À cette heure tardive, en plus… Je vous présente mes excuses.
— Non, non, vous ne comprenez pas… Pas de problème pour mon fils ; la nuit, c’est moi qui garde son téléphone. Je n’étais pas couchée, vous ne m’avez pas réveillée. Mais je voulais que vous le sachiez tout de suite. Parce qu’il est magnifique, votre message. Il faut absolument qu’elle le reçoive, cette femme.
— Oh… Merci madame…
— Vous le lui renvoyez tout de suite, hein ? Bonne nuit, Monsieur !

Puis elle a raccroché.