J’ai rencontré L. un dimanche de printemps.

Il y a toujours quelque chose d’étrange, dans les rencontres du dimanche. La ville assourdie, les lieux familiers fermés. Tous les repères habituels sont faussés. Alors on se rabat sur un café sans âme, en se disant qu’on réussira bien à le redécorer avec des mots.

C’était une rencontre singulière, de toute façon : L. ne ressemblait à aucune des femmes avec qui j’ai rhabillé le décor de bistrots désolés. Non qu’elle ne fût pas attirante, au contraire. Elle avait un corps magnifique qui respirait la vie et un rire joyeusement baroque avec lequel elle ponctuait ses phrases. Mais on percevait de minuscules fêlures au fond de ses éclats de rire, et des ombres qui se pourchassaient à toute vitesse dans la transparence de son regard.

ocean_good.jpgElle avait un prénom romanesque qu’elle haïssait, et un récit d’enfance incroyable, comme si on avait sommé Zola, Pagnol, Anouilh et Pennac d’imaginer ensemble une héroïne aux facettes multiples. Et le plus dingue, c’était la façon dont ce récit entrait en résonance avec l’emploi que j’ai en ce moment : c’était une belle histoire de résilience scolaire, de celles qui confirment ce que je répète aux ados malmenés par la vie qui viennent prendre un peu de répit dans mon bureau. Fais-toi confiance, ton existence sera mille fois plus pétillante qu’un relevé de notes merdique, la condescendance de certains profs et la résignation de tes parents ; ne t’occupe pas d’eux, sois toi.

Moi, je buvais son récit en essayant de me représenter combien ça devait être comblant, de se laisser happer par ces bras-là. Du coup, j’ai proposé qu’on aille manger un morceau, pour prolonger le moment.

gwyn.jpgAu resto, le mari de la patronne, un petit paon bedonnant qui venait de reconnaître en L. une partenaire professionnelle, a pensé qu’elle n’était venue que pour le voir faire la roue. Il nous a gratifiés d’une interminable parade de rut, histoire que ma compagne d’un soir puisse reluquer à loisir l’irrésistible volume de son chiffre d’affaire, la vigueur de son nombre de couverts quotidiens et la puissance orgasmique de sa nouvelle cuisine souterraine. Pendant que Petit Paon Bedonnant déballait ainsi les belles dimensions de son compte en banque et l’immensité de sa soif de reconnaissance, L. me faisait calmement du pied sous la table. Plus tard, quand je l’ai raccompagnée à sa voiture en gentleman (c’était ma lubie de ce printemps-là : je jouais les mijaurés qui ne couchent pas le premier soir, genre « je ne suis pas un garçon facile » ; une stratégie qu’après coup, je n’hésiterai pas à qualifier de complètement imbécile), L. a déclaré qu’elle avait passé une magnifique soirée et qu’elle était impatiente de me revoir. « Après-demain chez moi, avec des pâtes et du vin ? », j’ai proposé. « Oh oui, avec plaisir ! »

troisfois.jpgEt c’est ainsi que j’ai réussi à attirer dans mon antre la belle femme avec des micro-fêlures au fond des rires. La soirée commença gaiement, même si L. avait trouvé décevant le roman de Brautigan que je lui avais recommandé. Elle préférait de loin ceux d’Alessandro Baricco. « Il faut que tu lises Soie, tellement envoûtant. Et Océan mer, aussi, si fantaisiste ! » Moi, j’observais sa robe mousseuse qui lui enveloppait joliment les hanches et traçait sur sa poitrine des sillons que j’aurais volontiers arpentés avec mes mains. Le sauvignon jetait ses reflets de miel sur la table basse, l’encens japonais et la sensualité nonchalante de Hope Sandoval tapissaient l’arrière-plan, j’étais bien. J’écoutais L. en me laissant glisser dans cet instant magique de la rencontre où les promesses ne sont encore qu’esquissées, mais où l’esprit s’aventure déjà dans la pénombre animale et les sursauts de l’épiderme.

C’est à ce moment précis qu’elle a demandé où se trouvaient les toilettes – une pièce que j’ai décorée en collant sur les murs des dizaines de photos des gens que j’aime. Lorsqu’elle en est sortie, j’ai eu l’impression que quelqu’un venait d’allumer le plafonnier, d’éteindre la musique et de tremper l’encens dans mon verre :
– C’est ton ex, la femme brune qui pose avec toi sur la photo ?
– C’est mon amie E. dont je t’ai parlé. C’est une de mes ex, mais c’est surtout ma meilleure amie.
– Qu’est-ce qu’elle est belle !…
– Oui. C’est mon amie. On parlait de quoi, déjà ?
– Non, mais sérieusement ! Elle est magnifique !
– D’accord, mais on s’en fout, non ?
– Mais non, c’est incroyable, la beauté de cette femme !

Je n’ai jamais su si cette photo avait réellement été le déclencheur de sa fuite. Bien plus tard, d’autres amies à qui j’ai raconté l’histoire m’ont confirmé qu’elles aussi, elles avaient trouvé ce cliché intimidant. Mais peut-être qu’en réalité, L. avait détesté le sauvignon, ou ma gueule, ou mon regard libidineux, ou ma passion pour Richard Brautigan, ou encore la fadeur de ma conversation. En tout cas, elle a rassemblé précipitamment ses affaires et je ne l’ai plus revue.

city_good.jpgQuelques semaines plus tard, un roman d’Alessandro Baricco, m’a fait de l’œil chez un libraire. Évidemment, je l’ai acheté et dévoré en pensant aux conseils de L. Puis je suis retourné à la librairie et je me suis jeté sur tous les titres disponibles. C’est ainsi que me suis roulé avec délices dans la fantaisie d‘Océan mer et que j’ai savouré la tension et la grâce de Mr Gwyn (puis de sa « suite » malicieuse, Trois fois dès l’aube). Je me suis aussi laissé bercer par le conte de Novecento : pianiste. Je me suis engouffré dans la profusion et les délires narratifs de City. J’ai avancé à petits pas jubilatoires dans l’élégance de Soie. Et chaque fois, j’avais l’impression orgueilleuse que Baricco avait truffé son œuvre de petits signes de connivence, rien que pour moi : cette obsession pour l’art du portrait, ces hommages à La Vie Mode d’Emploi, ce surgissement d’un personnage dénommé Bandini, ces pages délirantes sur la fonction trouble du porche américain, précisément le jour où je me sentais enfermé dans Summer Evening… Ces livres, c’était L. : ils étaient gorgés de la mélancolie joyeuse de son rire, de la singularité de son histoire, de la succession d’ombres et d’éclats projetés par ses facettes innombrables, de l’érotisme capiteux que son corps exhale en bouffées. Ils étaient denses, déroutants, séduisants, imprévisibles, à la fois complices et distants. Comme L.

Alors j’ai enfin compris toute l’histoire : certains dimanches, il arrive que les personnages de Baricco s’échappent du papier pour enfiler une robe mousseuse et recruter de nouveaux lecteurs. Chance, j’ai fait partie des élus.

(Ou alors, c’est juste une banale histoire de gros râteau ; mais j’aime mieux la première explication.)