Depuis trois ans, j’occupe un poste contractuel bizarre dans un lycée de ma région : ni prof, ni CPE, ni assistant d’éducation, j’ai pour mission de “lutter contre le décrochage scolaire”. Ou plutôt, si j’en crois les glissements sémantiques à la mode, “d’encourager la persévérance scolaire”.

Ce poste n’existe pas. Il est le résultat d’une bidouille opérée par un ancien Recteur pour utiliser intelligemment des crédits destinés à (oups ! Pardon, j’oublie le jargon : fléchés sur) une mission imbécile (j’y reviendrai). À l’échelle de mon académie (donc à l’échelle de toute la France, puisque ma région est la seule dotée de ces postes), nous ne sommes que 7.. Un moment, j’ai cru que nous serions une sorte “d’expérience pilote”. Sauf que, force est de le constater, absolument personne ne s’intéresse à nos travaux : ni notre Recteur, ni encore moins le ministère, ne connaissent notre existence ou notre mission. Tous les ans, en septembre ou en octobre, une nouvelle “coordo”, presque aussi précaire et mal payée que nous, nous adresse un mail pour nous informer qu’elle sera désormais notre contact privilégié. Mais, comme d’habitude, c’est l’unique message que nous recevrons d’elle jusqu’à juin. Car elle croule sous tant de dossiers qu’elle n’a pas le temps de se souvenir de notre existence. Et lorsque les services concernés organisent une grand’messe académique du “décrochage” ou de la “persévérance” scolaires, ils oublient tout simplement de nous y convier.

Dans ce contexte d’indifférence institutionnelle et de maltraitance sociale (nous effectuons 42 heures hebdomadaires dans nos lycées respectifs, rémunérées 35, au SMIC, en CDD d’un an renouvelables 5 fois maximum ; c’est-à-dire que nous avons exactement le même statut pourri que les assistants d’éducation ; mais avec des missions, des responsabilités et un niveau de recrutement bien différents), nous avons tout de même une chance exceptionnelle : nous faisons le plus beau métier du monde — et je l’écris sans la moindre ironie.

Chaque année, je vois des ados partir à la conquête de leur propre estime de soi, découvrir qu’ils ne sont pas les “nuls” qu’ils ont la conviction (pour certains, martelée par la famille, voire par certains enseignants) d’être… …Et puis s’intéresser, découvrir, remporter des petites et des grandes victoires sur l’école et sur eux-mêmes. Chaque année, ceux qui prétendaient en septembre “je suis trop bête, je ne saurai jamais le faire !” deviennent progressivement des passeurs, prédisant à leur tour à d’autres : “mais si, tu vas y arriver, je te le promets”. Chaque année, certains d’entre eux me regardent avec des yeux écarquillés d’incrédulité, quand je leur annonce qu’on va faire un journal qui dépote (“mais m’sieur, je suis nul en français !”), une pièce de théâtre à couper le souffle (“mais m’sieur, je suis dyslexique !”), ou un voyage culturel qu’on n’oubliera jamais (“mais m’sieur, je suis trop bête pour aller au musée !”). Et le journal dépote, la pièce de théâtre coupe le souffle, le voyage nous laisse ébouriffés de découvertes. Alors, chaque année, je gagne une multitude de paris qui me font prendre un tour de taille en juin (car, auparavant, il y aura eu ce dialogue désormais classique dans mon bureau : “M’sieur, faut que vous soyez réaliste : je suis débile, j’aurai jamais mon CAP / mon BEP / mon bac ! — On parie un kebab ?”).

En septembre prochain, j’entamerai ma quatrième et dernière année scolaire dans ce poste. Je le quitterai tristement, mais je ne peux plus me contenter de survivre avec 1200 balles par mois (ce qui, une fois déduits mes frais de transport et la pension alimentaire que je verse à la maman de mes enfants, me place directement sous le seuil de pauvreté) et des CDD qui s’accumulent sans le moindre espoir de CDI. Mais avant ça, j’ai décidé de foutre autant de bordel que possible pour tenter d’obliger l’institution à ouvrir les yeux sur cette expérimentation formidable que nous menons — moi depuis trois ans, mais certains de mes collègues depuis cinq ans. Dès la rentrée, je ferai la tournée des syndicats pour voir s’il y en a un que les causes perdues passionnent, puis je lancerai une campagne de “relations presse” en espérant que le Recteur tombera un jour sur un article dans le journal régional, et que ça l’intéressera.

D’ici là, j’ai décidé de consacrer une partie de mon temps libre estival à raconter ici quelques-unes de mes histoires de “décrocheurs de lune”. Bien évidemment, tous les prénoms, les descriptions physiques et les détails personnels seront travestis pour garantir l’anonymat des élèves concernés.