(Avant de lire ce post publié dans la série Décrocheurs de lune, ça peut être bien d’avoir fait un tour du côté du préambule)

Harold Copping, The Dunce (le cancre), 1886, domaine public

– M’sieur, je viens vous voir parce que je suis nulle.

On est en septembre 2014, je viens d’arriver dans ce lycée. Il y a quelques jours, le Proviseur m’a accueilli avec un sourire rassurant : « Prenez vos marques, rencontrez les enseignants. Il va falloir inventer votre propre mission ; prenez votre temps. Et rassurez-vous, personne n’aura l’indécence de vous demander des résultats ». Alors j’ai « fait du lien », comme on dit : je suis allé à la rencontre des profs, je me suis présenté dans les classes, j’ai participé aux sorties collectives pour faire connaissance avec les élèves… Chaque fois, en essayant tant bien que mal d’expliquer ce que j’avais encore un peu de mal à définir moi-même : mon rôle dans cet établissement.

Et donc, ce matin-là, toc-toc. Pour la toute première fois, quelqu’un frappe à la porte de mon bureau. C’est Charlotte, qui est « nulle ». La tête enfoncée dans les épaules, le dos voûté, elle ne fait qu’énoncer ce qui lui semble une évidence depuis qu’elle est toute petite : elle ne vaut rien. Elle est mauvaise en maths et en sciences, irrécupérable en anglais, inapte en histoire-géo, et, pire que tout à ses yeux, « complètement nulle en français ». Elle ne sait pas ce qu’elle fiche dans ce lycée, tant il est évident qu’elle n’aura jamais son CAP.

Chance, la collègue qui occupait mon poste l’année précédente a laissé dans le tiroir des « tests de positionnement de français ». Il s’agit d’exercices très courts de grammaire, de conjugaison, de compréhension de texte, de synthèse et de rédaction, censés permettre d’évaluer les compétences d’un jeune qui sort de troisième. En regard de chaque réponse, l’élève doit indiquer « je sais faire / je ne suis pas sûr(e) / je ne sais pas ». Partout, ou presque, Charlotte coche « je ne sais pas ». Pourtant, elle sait. Pas le jargon débile inventé par des grammairiens sadiques qui se tripotent en songeant aux mômes traumatisés par le COD, le COI et cette vieille saloperie de COS, évidemment. Mais elle sait parfaitement lire, écrire, et surtout comprendre.

– Charlotte, j’ai un scoop. Tu es très loin d’être « nulle ».

Elle me considère avec un mélange de soulagement inespéré et d’incrédulité profonde :

– Mais M’sieur, j’ai 8 de moyenne !
– On parie que tu auras 14 au troisième trimestre ?

Alors, Charlotte est venue tous les vendredis. Au début, on a tâtonné comme on a pu. Puis deux garçons de sa classe ont voulu se joindre à nous et nous avons monté une sorte de club des Trois Mousquetaires des révisions en tout genre : maths, français, théorie pro… Jusqu’au jour où les garçons et moi n’avons strictement rien pané aux exos de maths de la semaine. Ce matin-là, Charlotte a bien été obligée de nous les expliquer. Et la magie a opéré. Je l’ai littéralement vue décoller : elle dans le rôle de la prof, moi dans celui de l’élève, ça la transfigurait. Sa voix s’affermissait, ses épaules et son menton se redressaient. Elle se découvrait la patience, l’écoute. Elle s’inquiétait de nos progrès — sans se rendre compte de la vitesse des siens. Si bien que nous en avons aussitôt fait une habitude : le vendredi matin, Charlotte nous enseignait les maths.

Non seulement elle a bien eu 14 de moyenne au troisième trimestre et son CAP à la fin de l’année, mais son succès lui a permis d’intégrer une filière bac pro, directement en classe de première. Elle s’est aussi investie dans des tas d’activités culturelles et a pris des responsabilités dans le journal du lycée, où elle est devenue celle qui encourage avec bienveillance : « mais si, il est drôlement bien ton article ! » Cette année, elle a eu son bac avec mention et commencera un BTS à la rentrée.

Lorsque les deux profs principaux de Charlotte ont vu les progrès qu’elle a accomplis cette année-là, ils ont manifesté leur enthousiasme en tenant des discours dithyrambiques à mon sujet, en accolant des adjectifs plus que laudatifs à mon nom, et en faisant une promo frénétique de mon boulot « formidable » auprès de leurs collègues. Jamais ils n’ont voulu entendre que j’étais un imposteur, et que je n’avais strictement rien fait. Qu’à aucun moment, je n’avais eu à faire preuve de « pédagogie », « d’enseignement », de « talent », ou de je ne sais quoi. Et que pendant un an, tous les vendredis de 9h à 10h, je m’étais contenté de reproduire bêtement la même routine : répéter à Charlotte qu’elle n’est pas nulle, que sa personne, son avis et ses idées comptent autant que les autres, et qu’elle est parfaitement capable de réussir ce qu’elle entreprend. Bref, que je n’avais fait qu’appliquer l’effet Pygmalion, rien de plus.

L’ennui, c’est que Charlotte est loin d’être une exception. Chaque année, ils sont des dizaines, dans ce lycée professionnel de 700 élèves, à revendiquer une affreuse image d’eux-mêmes : « Je me mets au fond de la classe et je n’écoute même plus ce que dit le prof : de toute façon je suis trop bête pour comprendre » (Jimmy, 17 ans) ; « M’sieur, vous pourrez dire ce que vous voulez, je suis complètement débile. » (Manon, 18 ans). « Depuis que je suis toute petite, les instits et les profs disent que je suis trop bête pour aller au lycée. » (Lou, 17 ans).

Jimmy a eu son bac et entame un BTS, lui aussi. Manon a décroché son CAP et trouvé du boulot dans la branche qu’elle guignait. Lou est désormais en licence à la fac (où je la soupçonne d’avoir bien glandé la première année — mais ce n’est pas moi qui lui jetterai la première pierre !) Et moi, l’imposteur, je n’ai toujours pas compris pourquoi ceux-là, comme tant d’autres, ont dû attendre si longtemps avant de croiser quelqu’un qui leur dise enfin ce qu’ils avaient tant besoin d’entendre depuis la maternelle ou le CP : « je crois en toi ».

(Les prénoms de Charlotte, Jimmy, Manon et Lou ont été modifiés)