(Avant de lire ce post publié dans la série Décrocheurs de lune, ça peut être bien d’avoir fait un tour du côté du préambule)

Le mardi après-midi, avec plusieurs profs du lycée général, nous nous occupons de l’« accompagnement personnalisé » (AP) pour les secondes. Chacun prend une demi-classe pour y faire de la méthodologie, du soutien, ce genre de choses.

Certes, ça ne devrait pas faire partie de mon boulot, mais le deal arrange tout le monde. Pour mes copains enseignants, un demi-groupe de plus, c’est moins d’élèves dans chaque groupe, donc tout bénéf. Et pour moi, c’est l’occasion de rencontrer les « entrants », ces élèves qui viennent d’arriver au lycée, de repérer ceux qui auront peut-être besoin de mes services, et aussi de m’exercer à l’animation de groupes. Un enjeu d’autant plus capital que je fais aussi de l’« éducation aux écrans » (j’en reparlerai bientôt) et de l’« éducation à la vie affective et à la sexualité » (mais de ça, je n’en reparlerai pas, car ça repose sur une règle d’or pour les élèves comme pour les adultes : ce qui se dit dans une séance ne sort pas de la séance).

Vers le deuxième trimestre, une fois qu’on a évacué cette cochonnerie de méthodo, je peux me faire plaisir : c’est moi qui choisis le thème de mes séances. Pendant quelques semaines, on parle médias, lecture de l’info, vérification des sources, tout ça. Puis, pendant plusieurs autres, on fait des révisions d’orthographe. Parce que je suis un sale con assumé : l’orthographe, j’adore ça. Mieux, je surkiffe les règles infiniment tordues d’accord du participe passé. Alors on commence avec, direct. BIM ! Les auxiliaires, le COD, le COI, les exceptions à la con avec les verbes pronominaux ou avec « en », toutes ces épineuses joyeusetés que trop peu de gens ont le bon goût d’apprécier.

Chaque fois, il y a ce frisson du défi : vais-je réussir à attirer leur attention sur un sujet aussi dérisoire et absurde ?

Comme je ne suis pas prof, j’ai une liberté absolue : je n’ai ni la responsabilité de suivre un « référentiel » avec un inspecteur tatillon sur le dos, ni la charge épuisante de devoir assurer jusqu’à six heures de cours par jour, avec la tension et la vigilance permanente que l’exercice requiert. Moi, je me balade dans la classe en touriste : ces deux heures avec mon groupe d’AP, c’est ma récréation hebdomadaire. Si je me gaufre, je n’en subirai pas les conséquences ; je n’aurai pas à affronter quotidiennement la défiance d’une classe qui me ferait ainsi payer une petite maladresse de début d’année. Bref, je suis un escroc. Et, en bon escroc, j’en fais des caisses pour faire marrer les élèves : je recours au storytelling pour leur expliquer la règle débile de l’accord du participe avec l’auxiliaire « avoir », je leur fais miroiter le plaisir infini qu’ils auront à corriger leur professeure de français lorsqu’elle commettra les insoutenables « je me suis permise » et « je me suis faite faire » (eeeeerk !), je saute sur une chaise pour exécuter une petite danse de la victoire lorsqu’ils font un sans faute… J’assure le show, quoi. Et le pire, c’est que ça fonctionne. Non seulement ils marchent, mais ils deviennent en quelques semaines des ninjas de l’accord du participe passé, capables d’expliquer à leur professeure (COD et COI à l’appui !) pourquoi cette andouille peut dire qu’elle s’est autorisée (-ÉE) à piétiner la tombe de Grevisse, mais qu’en revanche elle s’est permis (-IS, bordel !) de proférer une connerie.

Cette année-là, fort de mes victoires des rounds précédents, j’aborde donc le chapitre avec une dangereuse assurance. J’envoie mon petit speech introductif, je le parsème de grosses bêtises pour faire rire l’assistance, je balance mon storytelling, je m’enflamme, je gesticule, je sautille, je réclame la prison ferme pour ma collègue qui s’est « permise », bref, j’y vais à fond.

Et tout le monde m’écoute, en se disant probablement que je suis pathétique, mais qu’au moins ça fait passer le temps.

Tout le monde, sauf Apolline.

Apolline ne me regarde pas faire le pitre. La tête soutenue par ses poings serrés contre son menton, les yeux puissamment rivés dans le vague, elle exprime un ennui si profond qu’il semble l’aspirer.

– Apolline, tu prends la phrase suivante ?
– Non, m’sieur. Je ne préfère pas.

Oh putain, noooon…

– Apolline, je me permets d’insister. Tous tes camarades ont participé, c’est ton tour.
– Non monsieur. Comme je vous l’ai dit, je ne préfère pas.

Et merde. Bartleby[1] existe et je l’ai là, face à moi, avec quinze loulous de 16 ans comme spectateurs…

(À suivre)

Note

[1] Au cas où tu n’aurais pas lu Bartleby, ce chef-d’œuvre absolu de Melville, puis-je te suggérer de le commander là ?