Aujourd’hui, pour profiter de l’unique rayon de soleil annoncé depuis des mois, j’ai posé ma journée. J’en profite pour imaginer le jeu de piste qu’on fera jeudi dans le centre-ville avec un groupe de “décrocheurs scolaires”.

“Au-dessus de l’enseigne de l’agence bancaire, une plaque blanche indique l’ancien nom de la place de la République. Quel est-il ?” Il fait presque doux. J’ai dans mon sac un polar aux pages fatiguées et le pique-nique que je me suis préparé. Il est rare que je me rende dans ces rues pavées de mes années étudiantes. Je regarde les enseignes en flairant les parfums de printemps. Je laisse trente ans de souvenirs remonter doucement à la surface, sans les touiller. Sans m’alarmer non plus ; je sais bien qu’à la fin de la journée, ces machins-là retomberont lentement au fond du puits de la mémoire.

“Quel est le nom du traiteur vietnamien situé à côté du magasin de philatélie ?”Une odeur familière me chatouille les narines. En 1995, j’habitais là, dans la venelle. J’aimais les effluves de nems et de poulet qui traînaient quand je rentrais du boulot.

Rue de Bras, une ancienne collègue m’apprend la mort de Jacques Higelin. Je lis l’article de Libération sur l’écran de mon téléphone. Dans une interview de 2010, le chanteur raconte la ferme-studio de Rodolphe Burger et son “petit escalier en colimaçon qui craque, qui grince”. Il ajoute : “je me réveillais avec le jour, vers 5 heures, et je faisais du café. Quand tout le monde dort, tu as l’impression que ceux qui veillent ramassent les rêves des autres.” Il disait joliment les choses, Higelin. Moi aussi, avec l’âge, je suis devenu un lève-tôt.

Il y a une semaine, j’ai appris que mon boulot cessera définitivement cet été. Ce n’est pas très grave, j’ai passé toute ma vie à tourner des pages. Celle-là aura duré quatre ans, quand même. Mon retour dans cette ville, après quatre années ailleurs. Mon installation dans ce petit appartement d’où l’on voit passer les trains. Et donc, ce travail où j’ai appris tellement de choses — essentiellement sur moi-même, mais aussi beaucoup sur les autres. Un poste précaire, inexistant dans les autres académies, CDD d’un an à raison de quarante-deux heures par semaine payées 35, au SMIC. Rien de glorieux. Seulement la matière à écrire un jour un gros livre sur la maltraitance scolaire, si l’envie m’en prend.

Ces jours-ci, j’ai parlé un peu aux copains de ma chronique d’un chômage annoncé. Mais la question qui jaillit est toujours la même : “Et tu comptes faire quoi après ?” Putain, laissez-moi le temps de digérer. Laissez-moi aussi assimiler l’autre nouvelle de la semaine : sous peu, il faudra également que je quitte le petit appartement et sa vue imprenable sur les rails. Alors je réponds que je me suis accordé du temps pour la sidération.

Sur la terre, face au ciel, tête en l’air, j’avale mon sandwich au soleil. “Quelle est l’inscription gravée au fronton du bâtiment situé au bout de l’avenue du Maréchal Leclerc ?” J’ai envie d’un café. Tiens, je vais aller le boire à la bibliothèque. J’en profiterai pour emprunter les CD de Higelin qui me manquent.

Et tu comptes faire quoi, après ? Je ne sais pas, mais j’aimerais bien qu’il y ait des escaliers qui grincent et des miettes de rêves à ramasser à cinq heures du matin.