Chaque miette de vie

“On se rappellera que c’est aujourd’hui, 12 mars, que les mentalités ont basculé à Bruxelles”, a dit Xave en portant une Westmalle Triple à ses lèvres. Nous étions à la terrasse de notre café préféré, place Jourdan, avec nos paquets de frites de la maison Antoine. C’était quelques heures avant les premières annonces gouvernementales en Belgique. C’était il y a moins d’une semaine, mais j’ai déjà l’impression que ça date d’une autre vie.

Depuis, il y a eu ce long week-end anxiogène et son lot d’informations sur un virus qui s’avère de plus en plus dangereux et tue des malades de plus en plus jeunes. Depuis, j’ai fait cette promenade solitaire dans une Bruxelles déserte, dimanche : la place du Jeu de Balle sans ses vendeurs de vieilleries, la Grand-Place sans ses touristes, les Galeries Royales pour moi tout seul. Depuis, il y a eu le télétravail, le confinement de la France, puis celui de la Belgique. Depuis, il y a eu l’extrême solitude de mon nouvel appartement et les jours que l’on compte, réflexe de taulard ou de marin au long cours : demain, ça fera une semaine. Samedi, ça fera neuf jours que j’ai arrêté les tramways bondés et que je n’ai plus été en contact avec des gens qui toussent. Jeudi 26, si je n’ai toujours pas de symptômes, ça fera quatorze jours et alors je pourrai peut-être me considérer comme provisoirement tiré d’affaire.

Et puis, tôt ce matin, une timide sortie dans mon nouveau quartier. Les oiseaux chantaient, le ciel était bleu, une lumière jaune caressait les briques des façades de la place Saint-Denis. Je me suis assis à la terrasse déserte d’une friterie fermée et j’ai goûté cette petite joie d’avoir une activité banale dans un monde anormal : être assis en terrasse ! Seul et sans tasse de café fumant devant moi, certes, mais tout de même : ce n’est pas rien d’être assis en terrasse… Plus tard, cet après-midi, par la fenêtre ouverte de la cuisine, des petites voix joyeuses ont surgi de la cour derrière l’immeuble. C’étaient deux gamins qui se disputaient un ballon pendant que leur père rangeait des caisses au fond de son garage. Pour faire durer l’instant, je me suis servi un café, j’ai allumé une cigarette, et je suis resté un long moment à les regarder jouer. À savourer cette nouvelle irruption d’une normalité bienvenue. Quand le père est sorti du garage, il a levé la tête vers mon troisième étage et nous avons échangé un grand sourire de connivence.

Je ne sais pas quand je pourrai à nouveau déguster une Westmalle Triple en croquant des frites d’Antoine. Mais je sais déjà ce que cette période qui commence va nous apporter : la faculté de savourer chaque miette de vie.

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