Je me souviens de 2020

Sur les murs de Saint-Gilles, juillet 2020.

Il y a quelques semaines, lorsque mon ex-coloc et néanmoins toujours poto a publié son agaçant billet sur l’année 2020, ça m’a donné envie de lui claquer affectueusement le beignet en renouant avec ce vieux rituel de bloug perdu à la fin du XXe siècle : le trackback. Alors, j’ai entrepris de dresser le bilan de mon année 2020, moi aussi… Et c’est peu dire que le résultat de ce travail d’introspection ne fut pas celui auquel je m’attendais.

Sur les murs de Forest, mai 2020.

Contrairement à mon copain qui cotise au Spectre, je ne vais pas prétendre que je n’en ai pas salement chié ma race. La solitude, l’enfermement, le manque hurlant de mes enfants et de mes proches qui vivent de l’autre côté de la frontière, l’angoisse cristallisée par les babillages anxiogènes d’une radio allumée de 7 heures à 20 heures, l’inquiétude pour mes parents âgés et isolés, la brutalité de l’effondrement, le désarroi de devoir trouver un moyen de bosser quand même, mais comment ?… Et puis ces putains de Skypéros, de webinaires sur Zoom, de réunions sur Teams, de retrouvailles sur Discord ou Jitsi, d’appels sur WhatsApp et de conf sur Signal (et j’en oublie des poignées). Notifications dont la multiplication frénétique, conçue pour nous faire sentir moins seuls, nous fait ressentir encore plus profondément la solitude.

Sauf que non, en fait. Mon année 2020 ne s’est pas réduite à ça.

J’ai aussi eu le bonheur insolent d’avoir un métier qui a du sens à mes yeux et de ne pas risquer de le perdre.
J’ai aussi eu la chance inouïe de ne pas compter de malades parmi les gens que j’aime.
J’ai aussi recueilli avec un plaisir inédit chaque minute de liberté sous le soleil printanier.

Grand-Place, mai 2020.

Une fois la sidération du confinement passée, j’ai goûté, comme jamais je n’avais goûté auparavant, mon premier paquet de frites sur le parvis. Puis, au déconfinement, le premier resto avec E., les retrouvailles avec Xave sur la place Jourdan ou encore une escapade égoïstement jubilatoire vers une terrasse de Saint-Josse.

En juillet, j’ai savouré une semaine de vacances chez la frangine de cœur, soleil et tablées rigolardes autour du barbecue.
En août, mon autre semaine de congés fut insulaire, dans la bienfaisance des apéros en terrasse, des baignades de fin de journée et des balades dans le marais.
Rentré à Bruxelles, j’ai lu des livres qui m’ont caressé le cortex préfrontal avant de me plonger dans une réflexion libératrice et apaisante sur ce qu’on appelle la “condition humaine”.
En septembre, je me suis rendu compte que, malgré toutes les contraintes et les éloignements, mon métier continuait d’avoir du sens et que je le faisais plutôt bien.
À l’automne, j’ai éteint la radio et je me suis enivré de forêt, de musiques et de lectures, tout en commençant à poser les prémices d’un petit projet qui verra probablement le jour fin 2021 et d’un grand qui déboule la semaine prochaine.
Enfin, en décembre, j’ai retrouvé une grande partie de ceux que j’aime et ça m’a fait chaud.

Je ne suis ni angélique, ni aveugle, hein. Cette crise dont on ne voit pas le bout me préoccupe autant que tout le monde. Je suis inquiet pour les habitants de la planète, révolté pour celles et ceux qui ont perdu leurs proches, leur job, leur revenu, dévasté devant le nombre de personnes sans abri qui luttent pour survivre dans nos rues. Infiniment reconnaissant, aussi, envers les premiers et premières de corvée, ces personnes sous-payées et trop souvent sous-estimées qui n’ont pas flanché pour maintenir nos hôpitaux, nos approvisionnements en nourriture, le ramassage de nos poubelles ou encore la distribution de notre eau potable, de notre électricité et de nos dérisoires connexions wifi.

Et puis je suis effaré par notre impréparation collective devant le chaos climatique qui se radine en loucedé, et qui risque d’être mille fois plus sauvage et meurtrier que cette pandémie.

Enfin, évidemment, c’est peu dire que la culture vivante et les cafés me manquent à crever, presque autant que la chaleur des bras des gens. Mais moi, pour la première fois depuis des décennies de précarité, de malströms d’emmerdes et d’hématomes gros comme le cul à force de me prendre des murs en pleine tête, en 2020, je me suis senti privilégié. Alors, la plupart du temps, j’ai fait ce que je m’étais promis il y a exactement un an : savourer chaque miette de vie.

Ces derniers mois, sur les réseaux sociaux, on a beaucoup vu passer cette fausse citation attribuée à Sénèque et à d’autres (mais bizarrement pas à Gene Kelly, ni à Debbie Reynolds) : “Vivre, ce n’est pas attendre la fin de l’orage. Vivre, c’est danser sous la pluie.” Je suggère qu’on s’équipe en cirés jaunes et en bottes de caoutchouc. Parce que dans la mesure où on n’a pas fini de pogoter sous le shitstorm, autant le faire dans les meilleures conditions possibles.

Fil des commentaires de ce billet