J'aime pas les gens

Chroniques avec des tas de gros mots dedans.

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mardi 18 octobre 2022

Dimanche

Le dimanche, c’est jour de marché. Le parvis Saint-Pierre est un village, et quiconque s’attable à la terrasse du café est salué par le marchand de vins et de charcuterie qui n’en finit pas de monter son stand. Une très vieille dame pose son cabas sur la chaise à côté. “Vous voulez bien me le garder, le temps d’aller chercher mon pain à la boulangerie ? Il est très lourd”. J’acquiesce sans avoir le temps de replonger dans La Cité des nuages et des oiseaux, car la sexagénaire de la table voisine m’explique gravement combien elle est heureuse. En quelques minutes essoufflées, elle me raconte sa vie : le centre de jour où des psychologues lui ont rendu le goût de l’existence, son fils à la mutuelle, sa belle-fille à la Vierge Noire, leurs rêves inaccessibles (“vous vous rendez compte ! Ils veulent aller dans un parc d’attractions, alors qu’ils n’ont pas d’argent !”), et ce mantra qu’elle répète inlassablement : “maintenant, je suis heureuse”. Lorsqu’un passant la questionne sur le chihuahua qui tremble sur ses genoux, je profite de l’interruption pour refermer mon livre, régler mon café et filer.

Un peu plus tard, l’allée Jacques Brel sent la châtaigne. J’aime bien prendre cette entrée-là, quand je viens au parc Wolvendael. Ensuite, je grimpe le petit chemin qui s’enfonce dans la futaie. Le soleil gouache le sol en petits coups de pinceau jaunes sur le tapis de feuilles mortes. Les corvidés, pies et corneilles, se disputent un moment le silence, mais les cloches de Saint-Pierre les font taire. Je respire le puissant parfum d’humus et de champignons qui monte du sol. En fermant les yeux, on se croirait presque de passage en Enfance.

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