Portraits normands

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jeudi 30 décembre 2010

Laurène

(Portraits #8, inédit)

Si j’en crois mes archives, celui-ci date du 28 mai 2010. Pour être honnête, je l’avais complètement oublié.

Ils avancent en échangeant de tendres reproches, les bras chargés de paquets aux couleurs d’Eurodisney. « Avance, mais avance ! Regarde où tu vas ! Fais attention, tu vas faire tomber le sac ! » Ils se parlent comme un vieux couple, mais ils ne sont que frère et sœur ; pour l’aller et retour qu’elle vient d’effectuer « sur » Paris, Laurène a demandé à son meilleur ange gardien de veiller sur elle.

C’est que cette étudiante de 21 ans n’a pas encore complètement quitté le giron familial. Elle poursuit ses études à PetiteVille, mais vit toujours chez ses parents. Ça coûte moins cher de faire la route que de prendre un appartement.

Quant à Paris, la ville lui fait un peu peur. Si elle doit marcher longuement dans les rues, elle serre son sac contre elle, « comme ça », dit-elle en joignant le geste à la parole. Elle se méfie des gens qu’elle croisent, surtout quand ils sont en groupe. Les quartiers, les arrondissements, tout cela danse dans sa tête. Elle n’a pas encore trouvé ses repères. Elle pense que c’est comme partout, qu’il y a des coins à éviter. Elle aimerait les connaître, pour passer au large.

Dans le métro non plus, elle ne peut pas s’empêcher de frissonner. Souvent, des annonces mettent les usagers en garde contre les pickpockets, alors elle serre son sac un peu plus fort. Et puis ça sent mauvais, on est serrés. Mais surtout, elle a toujours la crainte de s’être trompée de direction. Elle s’oblige à regarder longuement le plan avant de choisir un couloir, et, même avec cette précaution, elle a toujours un doute.

Le grand frère la rabroue gentiment. Oh, quand même, le métro, ça va ! Tu sais bien que la 1 c’est Vincennes-la Défense et que la 2 c’est Dauphine-Nation, quand même. Et puis on connaît bien la 14, on va de temps en temps à Bercy. Elle opine silencieusement, pas sûre d’elle.

Paris l’effraie mais il va falloir qu’elle s’habitue : à la rentrée prochaine, elle doit s’y installer. Elle a trouvé un cours de chant qui l’intéresse. Elle dit « je suis chanteuse ». Elle ne sait plus l’adresse du cours, ni le numéro de l’arrondissement. Si sa candidature est acceptée, il faudra trouver un appartement. Elle aurait bien aimé un deux pièces, trente ou quarante mètres carrés pas trop loin de l’école. Mais quand un ami lui a indiqué le montant des loyers, elle a poussé un cri horrifié. Elle rit : avec son budget, elle risque bien de dormir dans un placard à balai.

Dans le train, un Parisien a prétendu devant elle que PetiteVille, c’est la campagne. Ça l’a choquée. Quand même, PetiteVille !… Elle ne dirait même pas ça de ToutePetiteVille ! S’il avait jeté son mépris sur une petite commune comme VillagePasLoin, par exemple, les choses auraient été différentes. Elle a une amie qui y habite, à VillagePasLoin. Elle se demande comment les gens font pour garder le moral, là-bas. Ils ne peuvent pas dire « je descends en ville », vous vous rendez compte ?

Ce qui sera bien, l’année prochaine, c’est qu’elle aura l’embarras du choix, le week-end. Ça bouge partout, non ? Les concerts, les cinémas, les sorties…

Quand elle parle de Paris, Laurène balance entre la frayeur et l’envie, et cette oscillation lui fait écarquiller les yeux. Quel regard aura-t-elle dans un an, quand elle prendra le métro sans regarder son plan ?

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