mercredi 29 mars 2017

Entre chien et loup

Le soir enveloppe la ville dans un papier de soie. Sous le ciel pastel qui aquarelle la surface du fleuve, une lumière rose égaye le bitume et les crottes de chien. J’ai passé toute la journée à la bibliothèque, bu un verre rapide en terrasse avec mon amie d’enfance. Je me dis que l’air est doux.

La première personne qui m’accoste est une jolie trentenaire aux cheveux blonds. Elle chuchote si bas que je dois lui demander de répéter. “Vous n’auriez pas quelques centimes ?” Je suppose que sa dèche est toute récente et son humiliation à vif. Quelques pas plus tard, un monsieur plus âgé m’ouvre la porte du Monoprix. Sans illusion. Il a visiblement compris à mon manteau élimé et ma gueule défraîchie que mes poches ne tintent d’aucune monnaie.

Attablée à la terrasse du McDo, une famille de beaufs célèbre le triomphe de sa propre vulgarité. Le père braille qu’il “va se lever”, sans qu’on puisse comprendre avec qui il veut en découdre. La mère grasseye un encouragement. Leur gamine raille, en le pointant du doigt, le sans-abri timide qui s’apprêtait à pousser la porte du fast-food. Tête baissée, le jeune homme rebrousse chemin et se dirige vers moi. Peut-être a-t-il repéré le sourire navré que je lui adressais ? “Il me manque deux euros pour payer un menu”. Je les lui donne, en me disant que ça ne rachètera malheureusement pas la hargne des autres cons.

Près de l’arrêt de tram, deux jeunes hommes accostent brutalement les adolescentes qui papotaient. L’œil des prédateurs se plisse d’agressivité mal contenue, mais les passants s’en foutent. Un quinquagénaire tout en poils, barbe drue et tignasse blanche, demande une pièce aux badauds. Avec ses lunettes imitation écaille et sa bonne tête de vieil intello, j’imagine qu’il pourrait se glisser dans un vernissage ou une présentation de saison. Mais ses baskets démodées et son pantalon de tergal usé par la détresse finiraient par le trahir.

Je rentre par les quais. Boudinées dans leurs jupes trop courtes, les habituelles prostituées se dandinent en forçant leurs rires. Elles sont si jeunes que leur épais fond de teint ne masque même pas leur acné.

Il fait vraiment doux. Les arbres piaillent : dans l’un, c’est un nuage d’étourneaux qui ont eu la flemme de transhumer. Dans l’autre, un corbeau qui se demande où est passé l’hiver. Le soir termine de refermer son papier de soie. Ce sera bientôt la nuit. Ça sent le printemps et les promesses de terrasses à venir. En se bouchant les oreilles, on pourrait presque parvenir à ne pas entendre l’insoutenable grondement qui monte.

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