mercredi 29 mars 2017

Entre chien et loup

Le soir enveloppe la ville dans un papier de soie. Sous le ciel pastel qui aquarelle la surface du fleuve, une lumière rose égaye le bitume et les crottes de chien. J’ai passé toute la journée à la bibliothèque, bu un verre rapide en terrasse avec mon amie d’enfance. Je me dis que l’air est doux.

La première personne qui m’accoste est une jolie trentenaire aux cheveux blonds. Elle chuchote si bas que je dois lui demander de répéter. “Vous n’auriez pas quelques centimes ?” Je suppose que sa dèche est toute récente et son humiliation à vif. Quelques pas plus tard, un monsieur plus âgé m’ouvre la porte du Monoprix. Sans illusion. Il a visiblement compris à mon manteau élimé et ma gueule défraîchie que mes poches ne tintent d’aucune monnaie.

Attablée à la terrasse du McDo, une famille de beaufs célèbre le triomphe de sa propre vulgarité. Le père braille qu’il “va se lever”, sans qu’on puisse comprendre avec qui il veut en découdre. La mère grasseye un encouragement. Leur gamine raille, en le pointant du doigt, le sans-abri timide qui s’apprêtait à pousser la porte du fast-food. Tête baissée, le jeune homme rebrousse chemin et se dirige vers moi. Peut-être a-t-il repéré le sourire navré que je lui adressais ? “Il me manque deux euros pour payer un menu”. Je les lui donne, en me disant que ça ne rachètera malheureusement pas la hargne des autres cons.

Près de l’arrêt de tram, deux jeunes hommes accostent brutalement les adolescentes qui papotaient. L’œil des prédateurs se plisse d’agressivité mal contenue, mais les passants s’en foutent. Un quinquagénaire tout en poils, barbe drue et tignasse blanche, demande une pièce aux badauds. Avec ses lunettes imitation écaille et sa bonne tête de vieil intello, j’imagine qu’il pourrait se glisser dans un vernissage ou une présentation de saison. Mais ses baskets démodées et son pantalon de tergal usé par la détresse finiraient par le trahir.

Je rentre par les quais. Boudinées dans leurs jupes trop courtes, les habituelles prostituées se dandinent en forçant leurs rires. Elles sont si jeunes que leur épais fond de teint ne masque même pas leur acné.

Il fait vraiment doux. Les arbres piaillent : dans l’un, c’est un nuage d’étourneaux qui ont eu la flemme de transhumer. Dans l’autre, un corbeau qui se demande où est passé l’hiver. Le soir termine de refermer son papier de soie. Ce sera bientôt la nuit. Ça sent le printemps et les promesses de terrasses à venir. En se bouchant les oreilles, on pourrait presque parvenir à ne pas entendre l’insoutenable grondement qui monte.

dimanche 5 février 2017

Je me souviens de 2016

(Un billet pour moi, pour laisser des petits cailloux au fond de ma mémoire. Cherche pas, j’ai tout crypté, tu ne comprendras rien.)

De janvier, je me rappelle surtout la fatigue lourde, obsédante, et l’emploi du temps qui déborde. Je me souviens aussi d’un échange de SMS cinglants, de la fermeture d’une parenthèse, de la frangine du quartier demandant « t’es sûr que tu veux le faire maintenant, ton petit burnout ? » et de la tristesse épaisse qui a commencé à suinter.

En février, il y eut une dernière soirée (qui se révélerait plus tard n’en être pas une), une série de pauses-clopes un samedi soir devant le Che, deux jours de balades-palimpsestes à Saint-Malo, une longue discussion devant un burger-frites, et l’image entêtante de Summer Evening d’Edward Hopper. Et puis, à la fin du mois, un raid en Vendée pour m’engloutir dans le travail acharné et la rigolade automobile.

Balades-palimpsestesBalades-palimpsestes

Mars avait commencé avec un bobun, si je me souviens bien. Il y eut aussi la douceur d’une soirée parfumée de papier d’Arménie et l’étrange week-end qui suivit, un « ça ne va pas le faire » enfoncé au bélier, des réveils chiffonnés, un début de soirée au Verre à soi et l’entrebâillement d’une porte que j’ai regretté plus tard de n’avoir pas bloquée avec mon pied.

Début avril, ce fut Bruxelles avec les ados. Nous avons trouvé la ville abasourdie par les attentats, triste, quadrillée par les militaires et les policiers. Mais cette émouvante affiche de la STIB en noir et blanc, avec un hashtag qui m’a touché à plus d’un titre : « #Bruxellescestnoustous ». Et puis une chouette sortie à la rencontre des Jeannettes, un atelier tampon avec les copains et une soirée chez les amis de la rue Pasteur pour finir le mois sur une note de chaleur.

Discrimination à l'embauche - Bruxelles, avril 2016Discrimination à l’embauche (Bruxelles, avril 2016)

En mai, est-ce que j’ai fait ce qui me plaisait ? Ni ma boîte mail, ni mon agenda ne s’en souviennent. Ils ne parlent que de travail intense et d’heures supplémentaires.

En juin, cette proposition du Proviseur, qui avait remué ciel et rectorat pour rémunérer mes heures supplémentaires mais qui, bredouille, m’offrait une semaine de vacances hors saison. J’en avais profité pour filer une dernière (?) fois à Bruxelles, d’abord chez Olivier puis chez Xave. Et j’ai adoré ce séjour, entre les matins silencieux à la bibliothèque des Riches Claires et les éclats de rire de la place Jourdan, où il fut également question de signaux à la terrasse du Bailli et de l’encombrement d’un rondin.

Par la fenêtre de la rue SimonisPar la fenêtre de la rue Simonis

Juillet se teinta de nuances variées, entre les projecteurs de 4 jours de festival avec les ados, le gris-vert malodorant d’une chambre d’hôpital et le ciel orange et rouge au-dessus d’une moules-frites, au bout du chemin de halage.

En août, il y eut mes péripéties calendaires juste avant d’emménager le Xave au bout du monde, puis l’éblouissement partagé d’une semaine à Nantes avec mes grands : du soleil, des terrasses avec les amis, des œuvres d’art à perte de vue, des visites passionnées, et surtout de l’envie qui pétille, stimulante et dorée comme la lumière du soir sur la Presqu’île.

Cadeau anonyme - Nantes, août 2016Cadeau anonyme, Nantes, août 2016

Déjà septembre et ce fut la rentrée, la Vendée, puis les urgences, les hôpitaux, l’atonie de la détresse, des journées sans répit, le sol qui se dérobe et ces odeurs obsédantes de potage, d’urine et de désinfectant. Et enfin le surgissement de la colère, comme une bouée.

En octobre, il y eut un bowling hilare pour fêter un double quinzième anniversaire et une semaine longue comme un jour sans vin dans la campagne dévastée. Puis j’ai trouvé refuge chez le Xave et sa douce. Je m’y suis apaisé, entre un Thanksgiving gargantuesque, le Paris révolutionnaire d’Assassin’s Creed, les balades sur les rochers et la simplicité gourmande d’un petit resto du port de Brest. Sans oublier une nuit d’écriture pour un concours, ni les oscillations associées, forcément.

Novembre se voulait sans conséquences. Ce fut un long ruban de jours besogneux, avec une petite lumière qui scintillait au bout : la perspective d’un peu de temps pour moi, enfin. Un week-end entier sans engagements, sans contraintes, sans horaires ? Des semaines que j’en rêvais. Je ne fus pas déçu.

Et décembre, alors ? Bruxelles, encore ! L’invitation d’Olivier qui m’a tant fait plaisir, le rituel des ricanements place Jourdan, des jours chauds malgré les températures sibériennes, des gens qui m’avaient manqué et un réveillon-raclette qui a réussi à me réconcilier avec tous les 31 décembre de la terre. Et le lendemain, je commençais 2017 avec des amis souriants, des envies plein la tête et des pancakes à la myrtille. Ce qui est exactement ce que je nous souhaite à tous pour tout le reste de l’année.

mardi 5 avril 2016

Le blindé devant le camion à gaufres

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Un tag sur un abri-bus au Mont des Arts

C’est mon dernier séjour à Bruxelles chez le Xave : cet énergumène s’apprête en effet à quitter son appartement pour rejoindre sa belle tout au bout du bout du monde, comme il l’a récemment annoncé sur son blog. Ce même blog (à l’époque, on disait “site perso”) que je lisais il y a 17 ans, lorsqu’il nous racontait son installation dans cette ville que j’aimais déjà passionnément.

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Vue depuis la place de la Chapelle

La première fois que j’ai rencontré Bruxelles, en 1998, elle m’a ébloui comme ces femmes qu’on désire puissamment, sans savoir pourquoi, juste parce qu’on sent une connivence indéfinissable. Je pensais devoir lui faire une cour empressée, mais je n’ai pas eu à attendre qu’elle se dévoile : Bruxelles, c’est une ville facile, pas exclusive, toujours prête à se donner à ceux qui l’aiment.

Depuis, je n’ai jamais cessé de l’aimer. Je l’ai espérée, je m’y suis émerveillé. J’y ai ressenti une tendresse à l’ironie légère. J’y ai plongé dans le lâcher-prise hilare. Elle sait tout de moi et de mes émotions. Et aujourd’hui, chaque rue, chaque place, chaque station de tram ou de métro m’offre un feuilletage de souvenirs où s’entremêlent de vieilles joies, l’écho de rires assourdis, parfois un soupçon de nostalgie ou de regrets doux-amers, mais toujours de l’envie. Peu à peu, elle est devenue une vieille amante avec qui on se connaît si bien qu’il n’y a plus besoin de mots au moment des retrouvailles.

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La une du numéro spécial du Soir sur les attentats

Ça ne fait qu’un peu plus de 24 heures qu’on s’est revus, elle et moi, mais je la trouve fatiguée. Assagie. Presque silencieuse. Hier après-midi, les habituels flots de touristes de la Grand-Place étaient quasi taris. La veille au soir, la file d’attente à la friterie Antoine m’avait déjà semblé plus courte que d’habitude. Et puis il y a tous ces blindés kakis en ville : devant le Palais de Justice et le Musée Juif, bien sûr, mais aussi dans les ruelles, dans les impasses. À la station Louise hier, il y en avait un juste devant le traditionnel camion à gaufres.

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Devant le Palais de Justice

Oh, bien sûr, il reste l’arôme du café aux tables en bois des bistrots, les reflets d’or de la Triple Karmeliet, le parfum de graisse de bœuf et les frites croustillantes. Et puis la ville va sortir de cette demi-torpeur et s’animer aux beaux jours. Et puis je reviendrai bientôt. Mais pour la première fois depuis 17 ans, ce ne sera plus la ville du Xave. J’ai l’impression d’entendre le froissement délicat de la page qui se tourne.

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Le cœur endeuillé de la STIB, la société de transports publics

vendredi 26 février 2016

La femme du dimanche et Baricco

J’ai rencontré L. un dimanche de printemps.

Il y a toujours quelque chose d’étrange, dans les rencontres du dimanche. La ville assourdie, les lieux familiers fermés. Tous les repères habituels sont faussés. Alors on se rabat sur un café sans âme, en se disant qu’on réussira bien à le redécorer avec des mots.

C’était une rencontre singulière, de toute façon : L. ne ressemblait à aucune des femmes avec qui j’ai rhabillé le décor de bistrots désolés. Non qu’elle ne fût pas attirante, au contraire. Elle avait un corps magnifique qui respirait la vie et un rire joyeusement baroque avec lequel elle ponctuait ses phrases. Mais on percevait de minuscules fêlures au fond de ses éclats de rire, et des ombres qui se pourchassaient à toute vitesse dans la transparence de son regard.

ocean_good.jpgElle avait un prénom romanesque qu’elle haïssait, et un récit d’enfance incroyable, comme si on avait sommé Zola, Pagnol, Anouilh et Pennac d’imaginer ensemble une héroïne aux facettes multiples. Et le plus dingue, c’était la façon dont ce récit entrait en résonance avec l’emploi que j’ai en ce moment : c’était une belle histoire de résilience scolaire, de celles qui confirment ce que je répète aux ados malmenés par la vie qui viennent prendre un peu de répit dans mon bureau. Fais-toi confiance, ton existence sera mille fois plus pétillante qu’un relevé de notes merdique, la condescendance de certains profs et la résignation de tes parents ; ne t’occupe pas d’eux, sois toi.

Moi, je buvais son récit en essayant de me représenter combien ça devait être comblant, de se laisser happer par ces bras-là. Du coup, j’ai proposé qu’on aille manger un morceau, pour prolonger le moment.

gwyn.jpgAu resto, le mari de la patronne, un petit paon bedonnant qui venait de reconnaître en L. une partenaire professionnelle, a pensé qu’elle n’était venue que pour le voir faire la roue. Il nous a gratifiés d’une interminable parade de rut, histoire que ma compagne d’un soir puisse reluquer à loisir l’irrésistible volume de son chiffre d’affaire, la vigueur de son nombre de couverts quotidiens et la puissance orgasmique de sa nouvelle cuisine souterraine. Pendant que Petit Paon Bedonnant déballait ainsi les belles dimensions de son compte en banque et l’immensité de sa soif de reconnaissance, L. me faisait calmement du pied sous la table. Plus tard, quand je l’ai raccompagnée à sa voiture en gentleman (c’était ma lubie de ce printemps-là : je jouais les mijaurés qui ne couchent pas le premier soir, genre « je ne suis pas un garçon facile » ; une stratégie qu’après coup, je n’hésiterai pas à qualifier de complètement imbécile), L. a déclaré qu’elle avait passé une magnifique soirée et qu’elle était impatiente de me revoir. « Après-demain chez moi, avec des pâtes et du vin ? », j’ai proposé. « Oh oui, avec plaisir ! »

troisfois.jpgEt c’est ainsi que j’ai réussi à attirer dans mon antre la belle femme avec des micro-fêlures au fond des rires. La soirée commença gaiement, même si L. avait trouvé décevant le roman de Brautigan que je lui avais recommandé. Elle préférait de loin ceux d’Alessandro Baricco. « Il faut que tu lises Soie, tellement envoûtant. Et Océan mer, aussi, si fantaisiste ! » Moi, j’observais sa robe mousseuse qui lui enveloppait joliment les hanches et traçait sur sa poitrine des sillons que j’aurais volontiers arpentés avec mes mains. Le sauvignon jetait ses reflets de miel sur la table basse, l’encens japonais et la sensualité nonchalante de Hope Sandoval tapissaient l’arrière-plan, j’étais bien. J’écoutais L. en me laissant glisser dans cet instant magique de la rencontre où les promesses ne sont encore qu’esquissées, mais où l’esprit s’aventure déjà dans la pénombre animale et les sursauts de l’épiderme.

C’est à ce moment précis qu’elle a demandé où se trouvaient les toilettes – une pièce que j’ai décorée en collant sur les murs des dizaines de photos des gens que j’aime. Lorsqu’elle en est sortie, j’ai eu l’impression que quelqu’un venait d’allumer le plafonnier, d’éteindre la musique et de tremper l’encens dans mon verre :
– C’est ton ex, la femme brune qui pose avec toi sur la photo ?
– C’est mon amie E. dont je t’ai parlé. C’est une de mes ex, mais c’est surtout ma meilleure amie.
– Qu’est-ce qu’elle est belle !…
– Oui. C’est mon amie. On parlait de quoi, déjà ?
– Non, mais sérieusement ! Elle est magnifique !
– D’accord, mais on s’en fout, non ?
– Mais non, c’est incroyable, la beauté de cette femme !

Je n’ai jamais su si cette photo avait réellement été le déclencheur de sa fuite. Bien plus tard, d’autres amies à qui j’ai raconté l’histoire m’ont confirmé qu’elles aussi, elles avaient trouvé ce cliché intimidant. Mais peut-être qu’en réalité, L. avait détesté le sauvignon, ou ma gueule, ou mon regard libidineux, ou ma passion pour Richard Brautigan, ou encore la fadeur de ma conversation. En tout cas, elle a rassemblé précipitamment ses affaires et je ne l’ai plus revue.

city_good.jpgQuelques semaines plus tard, un roman d’Alessandro Baricco, m’a fait de l’œil chez un libraire. Évidemment, je l’ai acheté et dévoré en pensant aux conseils de L. Puis je suis retourné à la librairie et je me suis jeté sur tous les titres disponibles. C’est ainsi que me suis roulé avec délices dans la fantaisie d‘Océan mer et que j’ai savouré la tension et la grâce de Mr Gwyn (puis de sa « suite » malicieuse, Trois fois dès l’aube). Je me suis aussi laissé bercer par le conte de Novecento : pianiste. Je me suis engouffré dans la profusion et les délires narratifs de City. J’ai avancé à petits pas jubilatoires dans l’élégance de Soie. Et chaque fois, j’avais l’impression orgueilleuse que Baricco avait truffé son œuvre de petits signes de connivence, rien que pour moi : cette obsession pour l’art du portrait, ces hommages à La Vie Mode d’Emploi, ce surgissement d’un personnage dénommé Bandini, ces pages délirantes sur la fonction trouble du porche américain, précisément le jour où je me sentais enfermé dans Summer Evening… Ces livres, c’était L. : ils étaient gorgés de la mélancolie joyeuse de son rire, de la singularité de son histoire, de la succession d’ombres et d’éclats projetés par ses facettes innombrables, de l’érotisme capiteux que son corps exhale en bouffées. Ils étaient denses, déroutants, séduisants, imprévisibles, à la fois complices et distants. Comme L.

Alors j’ai enfin compris toute l’histoire : certains dimanches, il arrive que les personnages de Baricco s’échappent du papier pour enfiler une robe mousseuse et recruter de nouveaux lecteurs. Chance, j’ai fait partie des élus.

(Ou alors, c’est juste une banale histoire de gros râteau ; mais j’aime mieux la première explication.)

lundi 22 février 2016

Le dos du ciel

Celui-là, je ne sais pas où le mettre, alors je le pose là pour pas le perdre. Un brouillon avait brièvement été publié ici en 2014, mais je ne sais pas où je l’ai foutu. Je me le ferais bien tatouer sur les bras, tiens. Le problème c’est que j’ai pas les bras assez gros.

Je veux l’écho de mes pas dans la pénombre
je veux des jours jaunes et bleus et des aubes aux yeux plissés
je veux le soleil chancelant sur ma nuque
la fatigue la faim la poussière sur ma peau
je veux les draps qu’on froisse et les nappes qu’on déploie
je veux les bouffées de silence d’un été étoilé
et aussitôt après
un lundi grillagé par la pluie
la condensation sur la vitre du bar
les graffitis sur les carreaux de faïence
une porte claquée sur un effleurement
je veux mes potes à portée de mots doux
leurs rires qui font rouler des cailloux
leurs mains qui tanguent
je veux l’odeur de biscuit du cou de mes enfants
leurs souffles ensommeillés dans la lumière du matin
je veux des kilomètres d’errance et de regards inconnus
m’assoupir dans les trains
tendre un cendrier au brouillard des fleuves
je veux des estuaires indolents
le clignotement du phare
je veux rôder avec des mal-pensant des mal-aimés
des gueulards des mal-peignés
je veux revoir la mer se goinfrer de rochers rouges
je veux les soirs de Bruxelles
la connivence des réverbères
l’auréole de café sur le bois
un regard embué de bière
je veux l’excès l’envie les départs les projets
les larsens la rage la sueur le désir qui suinte
une main dans la mienne
je veux des nuits croustillantes et des réveils moelleux
des pieds nus sur la moquette et des reflets d’encens
des parfums beurrés qui s’attardent dans les coins
je veux effilocher les dimanches entre les bras d’une femme brune
m’émerveiller de la course d’un enfant
trouver que la vie fait des cadeaux
fermer les yeux
et caresser le dos du ciel

lundi 8 février 2016

Le Calvados et les "ados"

En séjour à la campagne, je découvre le dernier numéro de “Le Calvados”, le magazine officiel de mon département.

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On y apprend à la une que le département du Calvados est “aux côtés des ados”. Mais les choix iconographiques de cette couverture précisent de quels “ados” on parle : ceux qui sont blancs, minces, beaux et visiblement issus des beaux quartiers.

Excusez-moi, j’aurais volontiers commenté ce torchon mais faut d’abord que j’aille vomir.

dimanche 24 janvier 2016

La femme au téléphone

L’élégance des gens qui ne croisent votre chemin que l’espace de quelques secondes, mais que pourtant vous n’oublierez plus jamais… J’ai déjà évoqué ici Franck, le sans-abri de la rue Feydeau, l’équipière du Quick de Rouen ou le serveur attentif, par exemple. Sauf qu’eux, j’ai au moins croisé leur regard, vu l’expression de leur visage, senti la chaleur de leur sourire. Alors que, de la femme au téléphone, je ne sais strictement rien.

C’était l’automne, il y a une quinzaine de mois. Minuit avait sonné au clocher tout proche, et moi, je m’affalais sur mon lit, crépitant d’émotions imprévues. Je venais de traverser la ville pour rentrer chez moi, la peau parfumée d’une peau presque encore inconnue. J’étais comme un boxeur sous le choc, quand le public est parti et que les lumières s’éteignent progressivement sur le ring : un peu assommé, ployant sous la fatigue qui remonte sans crier gare, mais le corps bien en vie, entre la surprise et la joie. Sur mon chemin, j’avais envoyé un sms assez long ; je me demandais si mon téléphone allait afficher une réponse, mais il a préféré sonner. Numéro inconnu.

— Allô ?

C’était une voix de femme :

— Bonsoir Monsieur. Vous venez d’envoyer un texto à mon fils.
— Pardon ?!
— Vous venez bien d’écrire un sms ?
— Oui, mais…
— Donc, je voulais vous dire que vous avez fait une erreur de numéro, et que votre message est arrivé sur le téléphone de mon enfant.
— Oh… Pardon. Je suis désolé. À cette heure tardive, en plus… Je vous présente mes excuses.
— Non, non, vous ne comprenez pas… Pas de problème pour mon fils ; la nuit, c’est moi qui garde son téléphone. Je n’étais pas couchée, vous ne m’avez pas réveillée. Mais je voulais que vous le sachiez tout de suite. Parce qu’il est magnifique, votre message. Il faut absolument qu’elle le reçoive, cette femme.
— Oh… Merci madame…
— Vous le lui renvoyez tout de suite, hein ? Bonne nuit, Monsieur !

Puis elle a raccroché.

vendredi 22 janvier 2016

Mon cher vieux blog...

Mon cher vieux blog,

Comment vas-tu ? C’est pas la forme, hein… C’est vrai que ça fait des années que je te néglige. Je ne t’ai même pas envoyé une petite carte pour le Nouvel An, c’est dire si je suis en dessous de tout… Je n’ai pas non plus pris la peine de te tenir au courant des changements dans ma vie. Pourtant, tu te souviens quand on se disait tout, toi et moi ? Je te racontais mes journées, et toi, tu étais le gardien de ma mémoire. Tu savais la magie de figer le temps : chaque instant, chaque jour dont je t’ai confié la garde, tu en as si bien pris soin qu’ils restent intacts dans mes souvenirs, en 3D, ciselés au frisson près. Même au bout de 14 ans. Et puis tu m’as fait rencontrer du beau monde, aussi, pendant cette décennie et demi. Il t’est même arrivé de jouer les entremetteurs, espèce de coquin…

Allez, je te raconte en quelques mots : il y a un an et demi, je suis revenu dans ma ville d’origine. J’étais salement dans la dèche, trop vieux pour continuer à jouer les free-lances dans une presse moribonde, pas assez diplômé pour que mon CV brille dans la nasse des recruteurs. J’ai trouvé un contrat singulier, un truc qui n’existe que dans cette région : depuis deux rentrées de septembre, je lutte contre le “décrochage scolaire” dans un gros lycée professionnel. C’est précaire et mal payé, mais j’ai immédiatement adoré ça (je t’en reparlerai).

Tu sais, j’ai failli t’écrire plusieurs fois, ces dernières semaines. Lorsque je suis retourné à Paris, par exemple : j’étais invité à dîner par celle que j’appelais “la belle que voilà”, quand je te parlais d’elle (aujourd’hui, je dirais plutôt “la belle amie que voilà”, et c’est vachement bien aussi). J’en ai profité pour poser mon sac deux jours à la capitale. Au cours de plusieurs balades à pied, j’ai retrouvé les jalons de mon existence d’alors : le boulevard de Charonne, la rue de la Roquette, la Bastille, la place Saint-Paul, tout ça… J’ai même presque pris du plaisir à traverser la place de la Nation à pied, c’est te dire. Sauf que ça m’a semblé désincarné, Paris. J’ai eu la nette sensation d’être dans un endroit certes familier, mais avec lequel je ne me sentais plus la moindre connexion affective. Ce n’était ni “mon” quartier ni “mon ancien quartier”, c’était juste “un” quartier que je connais bien. Il n’y avait ni nostalgie, ni désagrément, ni plaisir. Je marchais dans les rues, j’étais là, c’était tout. Sensation étrange.

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Enfin bref, tu vois comme l’eau a coulé sous les ponts, depuis l’époque où j’essayais encore de te maintenir en activité ?

On aurait pu en rester là, mais ça fait un bail que tu me manques, mon vieux blog. Et que j’ai envie qu’on renoue un peu, toi et moi. Promis, je vais faire de mieux pour qu’on se retrouve, au moins de temps en temps. Alors à bientôt, vieille branche…

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Éphéméride

[Appel à témoins] Le premier texto

À quoi ça ressemble, le tout premier texto entre deux personnes qui ne savent pas encore qu’elles s’apprêtent à vivre une belle histoire ?

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