jeudi 12 décembre 2013

Va voir Henri

Ami·e lecteur·trice, tu me connais, je fais pas souvent dans l’injonction. Mais là, je te le répèterai jusqu’à ce que ça rentre : va voir Henri, le merveilleux film de Yolande Moreau.

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Et je t’en supplie, ne regarde pas la bande-annonce sur Allociné : cette bouse déflore le film et va t’en gâcher l’une des scènes les plus émouvantes. Non, vas-y plutôt comme ça, avec ton humeur du jour, avec tes soucis, avec ton angélisme ou ton cynisme, bref, avec ce que tu es et ce que tu as. Ça suffira. Crois-moi. Qui que tu sois, tu en sortiras transformé·e.

De Yolande Moreau, j’avais adoré Quand la mer monte, qui racontait une jolie parenthèse dans une vie de tournée. Mais ce film-là, j’avais l’impression qu’il s’adressait tout particulièrement aux habitués de cet état d’âme bizarre qui vous effiloche le ventre, quand vous êtes sur la route. Il montrait des plateaux de théâtres où j’ai travaillé, des paysages que j’ai arpentés, des instants frêles et magiques que j’ai souvent vécus, des doutes qui m’ont assailli tant de fois. Je savais confusément que c’était un beau film, mais je me suis toujours demandé si je le trouvais beau parce qu’il l’était, ou plutôt parce qu’il me tendait le miroir d’une intimité que je n’ai jamais montrée à personne.

Henri, c’est différent. Henri, c’est 1h45 de délicatesse, d’humanité, de chaleur d’être, d’envie d’aimer et d’universalité. Je ne sais pas comment elle fait, Moreau, pour atteindre cette profondeur sereine, cette beauté dans le regard, cette justesse incroyable. J’ai eu la chance de l’entendre parler lors d’une avant-première du film dans ma ville de province, et ce soir-là, j’ai eu le sentiment qu’elle fait les choses, tout simplement. Sans fausse modestie, sans bons sentiments suintant de sucre, sans chichis ni complaisance, et surtout sans autre ambition que de montrer des êtres humains vivre des histoires d’êtres humains.

Alors ils sont beaux, ses personnages. Magnifiques d’imperfection, de maladresse et d’hésitations tremblées. Filmés par un lourdaud, ils frôleraient facilement le grotesque. Mais sous sa caméra à elle, ils sont lumineux.

“Et le pitch ?”, vas-tu me demander (car tu es taquin·e). Bin c’est pas compliqué : c’est l’histoire du sourire qui revient sur les lèvres d’Henri, un quinquagénaire dépressif occupé à dissoudre dans la bière sa vie en cul-de-sac, et sur celles de Rosette, une jeune handicapée légère qui rêve de romance et d’évasion.

Voilà, c’est tout.

Mais putain, qu’est-ce que c’est bienfaisant.

dimanche 13 octobre 2013

J'avais oublié

Le week-end dernier, je suis monté dans un grenier encombré pour tenter de mettre la main sur un document dont j’avais besoin — et qu’évidemment, je n’ai pas retrouvé. Quand j’en suis ressorti, deux heures plus tard, j’étais blanchi de poussière de souvenirs. Bon sang, ce que ça s’accroche, cette cochonnerie-là. Ça s’infiltre sous la peau, ça fait tousser. Ça pique les yeux.

J’avais oublié tout ça.

J’avais oublié tous ces journaux pour lesquels j’ai travaillé, toutes ces rencontres que j’y ai faites, toutes ces pages que j’ai noircies. J’avais oublié ces milliers de photos empilées dans des boîtes, ces fragments de vie entassés à la va-comme-je-te-pousse dans des cartons ramollis par l’humidité : souches de billets d’avions, pochettes d’allumettes glanées dans de lointains cinq étoiles, CD de “work in progress” du groupe dont j’ai longtemps été le manager, badges “all access” des festivals. J’avais oublié les dossiers de presse, les cartes postales, les affiches, les prospectus. J’avais oublié les pièces de théâtre que j’ai vues éclore, la moitié des livres que j’ai aimés, la quasi-totalité de ceux dont j’avais commencé (puis abandonné) l’écriture.

Au milieu de tout ce bordel, je suis même tombé sur les premières pages d’une nouvelle écrite il y a dix ans ou quinze ans et j’en ai suffoqué de surprise et de douleur. Parce que non seulement ce texte parle d’un homme qui s’apprête à fêter son quarante-deuxième anniversaire — comme moi dans deux mois —, mais il décrit exactement ce que je suis devenu, au détail près.

Et puis les coupures de presse jaunies, les dossiers renfermant mes embrasements de l’époque, mes passions, mes projets, mes réussites et mes échecs, mes résignations, mes petits triomphes. J’avais oublié tout ça.

J’avais oublié ces visages souriants sur papier brillant Ilford 18x24. J’avais oublié les missives des copains, les enveloppes bourrées à craquer de lettres de ma meilleure amie, les mots d’amour, les cartes de remerciement, les messages d’encouragement.

J’avais complètement oublié la blonde Allemande qui avait continué à m’écrire pendant cinq ou six ans après nos adieux sur le quai d’une gare. J’avais oublié aussi que c’est à elle que je dois l’orthographe atypique de mon prénom.

J’avais oublié ces milliers de kilomètres, ces millions d’idées, de sourires, d’emmerdements, de mains serrées, de journées qui ne se ressemblaient jamais. J’avais oublié les soirées qui s’éternisent, les yeux qui crépitent, “allez, une dernière chanson”, et puis le sommeil sans rêves, trop court, sur des lits d’hôtels jetés au bord des autoroutes. J’avais oublié la fatigue et la sueur, le corps qui ploie, l’adrénaline qui fouette le sang. J’avais oublié l’insouciance de la dernière cigarette qu’on savoure adossé à un arbre, les soirs d’été, repu d’émotions et de travail accompli, avant d’aller se coucher.

J’avais oublié à quel point ça peut être rempli, une vie, parfois.

mardi 20 août 2013

Petite sociologie du vide-greniers

Les chineurs du petit matin, hagards et agressifs, dont la lampe de poche fouille l’intérieur de ta voiture, à la recherche du Cézanne caché ou de l’édition originale de Tintin dont ils pourraient te délester pour une bouchée de pain.

Les gens qui ne disent ni bonjour, ni merci, ni merde ; seulement “combien ?” avant de repartir sans un regard.

Les gens qui cherchent la cochonnerie à 1 € dont l’acquisition va les débarrasser de leur ferraille (et qui négocient le prix à 99 centimes — en pièces rouges, évidemment).

Le type qui soupire en se campant devant ton stand, soupire en attrapant un objet avec le même dégoût que s’il manipulait les excréments de son pire ennemi, soupire en demandant le prix et s’éloigne en soupirant.

Les gens qui veulent ABSOLUMENT t’acheter quelque chose parce que tu es SYMPA (merci, bande de naïfs, mais c’est comme tout, ça s’apprend : j’ai fait les marchés quand j’étais étudiant, hein. Si j’avais su draguer les filles aussi bien que je sais séduire les clients, croyez-moi, mon adolescence aurait été une débauche de luxure permanente…)

Les gens qui COLLECTIONNENT des trucs improbables et qui passent de stand en stand, la truffe humide et l’œil brillant de convoitise, en demandant “vous avez des fèves ?” (Heureusement, les belles histoires finissent bien : ainsi, le monsieur qui collectionne les JETONS DE CADDIE (!) a frôlé l’orgasme et la banqueroute lorsque la Providence l’a mis en présence d’un vendeur de jetons de caddie — si.)

La dame introvertie qui boit littéralement tes paroles quand tu lui conseilles des livres et qui prend son mari à témoin pour te demander textuellement : “vous ne voudriez pas devenir notre ami ?”

Le désespéré qui mourra s’il ne peut pas obtenir LA SEULE CHOSE qui ne soit pas à vendre sur ton stand (en l’occurrence, la vieille boîte à tabac dans laquelle je range mes feuilles et mes filtres à rouler. Désolé, m’sieur, mais cette boîte, c’est mon unique souvenir de Trois-Quatorze. J’appelle les pompes funèbres ?)

Le couple russe d’abord très tenté par l’eau-forte dont tu demandes un prix exorbitant, mais qui renonce quand tu commets l’erreur de lui consentir une ristourne TROP IMPORTANTE : cher, c’était attirant. Moins cher, ça devient vulgaire.

Les familles qui sont venues pour acheter n’importe quoi, coûte que coûte, de préférence des merdes dont elles n’ont ni envie ni besoin et qui moisiront bientôt dans leur propre grenier.

Le quinquagénaire qui s’est lancé à corps perdu dans la collection des magazines Fluide Glacial, qui a dans la poche un tableau Excel avec les numéros qui lui manquent, mais qui finit par avouer qu’il n’en a encore jamais lu un seul.

Ce qu’il y a de bien avec les vide-greniers, c’est que c’est toujours un émerveillement permanent : tant de névroses rassemblées sur si peu de mètres carrés, ça force l’admiration.

mercredi 14 août 2013

Double scotch

Ils ont mille façons d’être, les gens qui surgissent pour quelques secondes dans vos journées. Il y a les très beaux qui étincellent en feux d’artifices, les si discrets qu’on les découvre sans les avoir vus venir, les mystérieux dont on aimerait suivre l’intrigant sourire, les connivents qu’on reconnaît avant de les connaître… L’autre soir, j’ai vu quelqu’un faire l’entrée la plus délicate et la plus imperceptible de toute ma vie, je crois. À peine un battement d’ailes de papillon.

C’était le très guindé serveur d’une belle terrasse chicos où je vais lire, parfois — parce que le café n’y est pas plus cher qu’ailleurs et que l’endroit, caché aux yeux des passants, cultive le calme et le secret.

Pile au moment où il me présentait la carte, mon téléphone m’a averti d’un bip : le mail que j’attendais anxieusement était arrivé.

— Pardonnez-moi une minute, j’ai bredouillé. C’est très important pour moi.
— Je vous en prie, Monsieur.

Il n’a pas bougé, bien droit dans son costume sans faux-pli, pendant que j’empoignais l’appareil et que je faisais défiler le texte à toute vitesse. La nouvelle n’était pas très grave, sur le fond, sinon je ne l’évoquerais pas de cette manière aujourd’hui. Mais le saisissement, l’émotion, une inquiétude catalysée par l’attente… Bref, je suppose qu’il a vu mon visage se décomposer, ma main attraper ma poitrine et mon souffle chercher l’oxygène. J’ai repris mes esprits et j’ai versé dans le bon gros cliché cinématographique de circonstance en commandant un double scotch.

Alors il a avancé une jambe, penché légèrement la tête, donné du mou à sa colonne vertébrale. Et puis, l’espace d’une seconde ou deux, il m’a regardé d’une façon singulière, avec un sourire qu’on n’apprend pas à l’école hôtelière. Un sourire qui disait : “hé, mec, je ne sais pas ce qui vient de te tomber dessus, mais j’ai de la peine pour toi, là.”

Et hop ! Le temps d’un battement d’ailes de papillon, sa jambe, sa tête et sa colonne vertébrale avaient retrouvé leur verticalité parfaite.

— Très bien, Monsieur. Je vous apporte ça tout de suite.

mardi 13 août 2013

Dix ans

Ces dix dernières années, j’ai vu entrer dans ma vie une Mémé, des copains, des râleries, des jeux, une fâcherie que je regrette toujours, une explosion thermonucléaire, la stupéfaction de découvrir que mes écrits à la con pouvaient intriguer d’autres que moi, des empoignades et des éclats de rires et, last but not least, une histoire d’amour (j’ajouterais bien un raton-laveur pour faire le compte, mais ça ne serait pas vrai). Et tout ça, c’est à Dotclear que je le dois. Alors bon anniversaire, Dotclear ! Et, surtout, un immense merci.

mercredi 7 août 2013

Twitter et ma voisine

On en croise encore, de ces gens qui vous prennent de haut en pérorant tristement qu’internet, c’est la mort des relations sociales. “Les jeunes de maint’nant, ils passent tout leur temps sur leur écran, ah la la, comme c’est désolant ma pauvre dame, y a plus de chaleur humaine…” Le comble de l’absurdité, c’est quand les mêmes choisissent Facebook pour répandre leur fatalisme sur “le monde déshumanisé que nous laissons à nos pov’ zenfants”, à grands coups de dessins pleurnichards ou d’envolées lyriques avec trémolos dans le clavier.

Samedi prochain, il était question que je fasse un bref aller et retour à Toulouse, à 800 kilomètres de chez moi. Pour le déplacement, j’avais trouvé le covoiturage idéal sur un site spécialisé. Du coup, pour l’hébergement, j’ai lancé un appel sur Twitter :

Hébin vous savez quoi ? Non seulement il a été retweeté 49 fois en quelques heures, mon appel, mais j’ai reçu une chouette invitation dans la minute qui suivait le moment où je l’ai posté (puis une seconde, dix minutes après) ! (Bon, c’est con, je ne vais pas y aller, finalement, à Toulouse : ce que j’avais à y faire a été reporté. J’en suis tout triste, pas tant pour cette histoire de report que parce qu’elle me plaisait vraiment bien, la perspective de partager un bout de route avec des inconnus, puis une soirée avec des gens qui n’ont pas peur des gens.)

Alors le prochain nuisible que j’entends assener son gros cliché sur les réseaux sociaux qui tuent les relations sociales, je lui fais bouffer un ordinateur (un gros, tant qu’à faire). Et pendant la digestion, je l’obligerai à installer à ses frais une box à la dame que vous voyez ci-dessous, ma voisine :

voisine.jpg

…Ma voisine seule et âgée qui passe son temps à faire “coucou” aux gens par la fenêtre, en espérant que quelqu’un finira par lui répondre. Elle n’a pas internet, elle. Elle n’a jamais entendu parler des réseaux sociaux. Et justement, c’est de ça qu’elle crève.

samedi 3 août 2013

Le cirque et le papillon — épilogue

Il est minuit dans la cuisine où je tape un mail. La porte s’ouvre sans bruit.

— Papa, j’arrive pas à dormir.
— Dis, tu serais pas un peu un boulet, des fois ?
— Non, mais Papa… Sans rire, comment on fait ?
— On fait le vide dans sa tête. Comme ça, pfffuitt. (Geste avec la main pour montrer la tête qui se vide, un peu comme un évier dont on viendrait de retirer la bonde). Et hop, on dort. Allez, tire-toi.
— …
— …
— …
— Oui, bon, ça va, hein… J’ai bien le droit de dire une grosse connerie de temps en temps, non ?
— Ça t’est déjà arrivé, de faire le vide dans ta tête ?
— Non. Mais pour dormir, je me raconte une histoire. Tu te rappelles le coup du cirque et du papillon, quand tu étais petite ?
— Oui. C’est vraiment ce que tu fais ?
— Toujours.
— Explique.
— C’est facile : tu prends une situation qui t’apaise ou te stimule. Et puis tu déroules le film.
— Genre ?
— Genre, euh… Je sais pas, moi… Une balade qui t’a plu et que tu voudrais refaire, un moment qui t’a émue et que tu aimerais revivre, une personne qui te manque fort et que tu as envie de revoir…
— Oui mais moi, ce qui me fait envie, là, maintenant, c’est de dormir. Alors ton conseil, ce serait de me faire le film dans ma tête de moi qui dors ?

On éclate de rire comme deux andouilles dans la cuisine obscure. Il me semble voir un papillon outré s’enfuir par la porte-fenêtre.

vendredi 19 juillet 2013

À l'équipière du Quick de Rouen

C’était cet après-midi, ambiance caniculaire dans la rue du Gros-Horloge. Derrière ta caisse, ta politesse expéditive ne cachait pas ton humeur vibratile, lassitude ou agacement. C’est humain, non ?

Mais ton attitude a changé du tout au tout quand tu as remarqué l’homme timide, visiblement sans abri, qui allait se faire gruger sa place par une dame plus décidée. Très doucement, tu l’as appelé “Monsieur” en l’invitant à s’approcher. Puis tu l’as conseillé avec tact, tu l’as mis en confiance quand il lâchait son tas de piécettes sur le comptoir, tu t’es réjouie en voyant qu’il avait assez pour un petit menu, et tu lui as souri.

Alors je voulais te dire, mademoiselle Humaine, que je m’en fous que tu m’aies servi un peu à la va-comme-je-te-pousse. Et que ce sourire que tu as offert au monsieur, il m’aura fait le miel de la journée.

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